Doit-on choisir un bonsai pour ce qu’il est ou pour ce qu’il deviendra demain ? (partie 2)

Doit-on choisir un bonsai pour ce qu’il est ou pour ce qu’il sera ? Cette question, traitée dans la première partie, en a amenée une autre, naturellement : “Oui mais… comment choisit-on un bonsai d’abord ?”

Il y a bien des façons d’acquérir un bonsai mais imaginons qu’un jour, on entre dans une pépinière spécialisée, chez un professionnel. Il y a là des centaines d’arbres, en rangs serrés, sur des tables, au sol, dans des pots de toutes tailles. Certains sont jeunes, d’autres très vieux. Certains sont étiquetés, travaillés, mis en valeur. D’autres attendent encore, en friche, ou en devenir. Il y a là une forêt de silhouettes miniatures, de troncs tordus, de bois morts, d’écorces, de feuillages denses ou épars, de pots de toutes les couleurs.

Et nous, là-dedans, les yeux pleins d’envie, de crainte, de questions, on se demande : “lequel est pour moi ?”. Parce qu’on est là pour en choisir un, on est venu pour ça et on espère bien trouver la perle rare aujourd’hui. Et déjà, quelque chose se joue. Ce que l’on s’apprête à choisir, ce n’est pas seulement une forme, un style, une essence, mais un lien, une relation à long terme, comme on le ferait avec un animal de compagnie.

Lequel est pour moi ? C’est une question simple, presque naïve, mais elle ouvre une aventure intérieure. Car ce choix-là ne se fait pas à la légère, il engage. Ce n’est pas seulement une silhouette, une essence, un prix, c’est un arbre que l’on va accueillir, observer, cultiver, soigner, transformer peut-être. Un arbre avec lequel on va vivre tous les jours, durant des années.

Et déjà, tout commence là. L’élan du cœur, la prudence de la raison, le trouble du débutant. La projection, l’enthousiasme, l’aveuglement parfois. L’apprentissage aussi. Et les regrets. Parce que le cœur, parfois, se trompe. Il s’emballe, il confond attirance et originalité. Parce que ce que l’on ressent, au moment du choix, n’est pas toujours du discernement et que ça nous fait prendre un arbre pour ce qu’il est là et non pour ce qu’il pourrait devenir…


Le coup de cœur

Devant tous ces arbres, il y a ce moment, presque toujours, où un arbre nous attire. On ne sait pas pourquoi mais il a “quelque chose”. Une inclinaison, une forme différente ou une ligne qui accroche l’œil. On revient vers lui, encore et encore. C’est presque toujours lui qu’on a vu en premier. Ce n’est pas le plus beau, ni le plus vieux, ni le plus grand peut-être… mais c’est lui qui appelle. Et quelque chose en nous répond. On tourne, on regarde, on fait semblant d’hésiter… mais au fond, c’est déjà lui. On l’a vu en premier, ça doit être le signe qu’on doit repartir avec. 

Voilà le premier piège, et peut-être aussi la première grâce : le coup de cœur. Cet appel intuitif, irrépressible, joyeux parfois. Dangereux, souvent. C’est le cœur qui parle, cette fulgurance douce, ce frisson, cette intuition qui ne s’explique pas. C’est souvent la première émotion, et peut-être la plus précieuse.

Mais cette émotion-là est aussi, parfois, un feu de paille. Car ce qui accroche l’œil, ce n’est pas toujours la beauté, c’est souvent ce qui sort du lot. Une courbe étrange, un tronc très droit, une blessure ancienne, une asymétrie marquée. Quelque chose qui dérange, qui surprend, et qu’on prend pour du style, pour du caractère.

C’est là l’autre piège. Car l’œil du débutant est encore neuf, encore fragile. Il n’a pas appris à voir ce qui compte et se laisse séduire par ce qui brille. Il confond originalité et qualité. Il prend parfois pour beauté ce qui est juste différent. Ces arbres originaux, qui sortent du lot, qui se démarquent, l’œil les voit plus vite, et, comme on n’a pas forcément les connaissances et la technique, on ne voit pas que c’est parfois un problème au lieu d’être une qualité, que ce qui chatouille l’œil n’est pas forcément perfection mais parfois juste décalage.

Et on est trompés par ça car ce qui nous attire, c’est souvent ce qui cloche, ce qui posera problème plus tard. Un arbre “original”, comme on dit, avec un creux étrange, une courbe audacieuse, une base tordue. Quelque chose qui semble avoir du “caractère”, mais qui, très souvent, est en fait une impasse de culture, une faute de structure, un point de faiblesse. Ce que l’œil appelle singularité, bien souvent le professionnel l’appellera d’ailleurs défaut majeur.

Souvent, en débutant, on croit qu’on doit choisir un bonsai comme on choisit une œuvre d’art : en se laissant émouvoir. Mais cette courbe un peu folle, ce tronc trop raide, ce creux qui faisait le charme, deviennent vite handicap. Ce nebari original avec ces racines qui se chevauchent et s’enchevêtrent ou encore ce mouvement étrange qu’on n’arrivera pas à intégrer dans le projet, seront des problèmes. On ne le voit juste pas encore.

Et, parce qu’on est humains, ce défaut qu’on appelait “caractère”, on finira par vouloir le corriger. Presque inévitablement. Ce quelque chose qui a accroché l’œil, en réalité, va être très difficile à faire évoluer. Ce qui faisait le charme devient le nœud et souvent, on finit par le regretter. 

D’abord, on montre cet arbre coup de cœur à tout le monde au club, on poste la photo sur les réseaux, les forums. On est fier, il a du caractère, du style. Il sort du lot. Mais première douche froide, les retours ne sont pas ceux qu’on attendait, qu’on espérait, au contraire même. Et au moment de le travailler, deuxième douche froide, on bute. Il n’a pas de structure, pas de plan clair. Peut-être pas de racines ou de branches intéressantes ou pas vraiment de “bonne” face possible. Il n’est pas prêt, il n’a pas été construit. Et peut-être nous non plus.

Alors on insiste. On le taille trop tôt, trop court, on le ligature trop fort. On veut qu’il devienne ce qu’on avait imaginé. Vite. On le pousse, on le contraint… et parfois, on le perd. Ou on se lasse et on l’abandonne à lui-même. Et parfois, ce qu’on peut faire de mieux c’est bien de l’oublier dans un coin.

Pourquoi en est-on arrivés là ? Parce qu’on l’avait aimé pour une mauvaise raison. Parce qu’on avait projeté sur lui une image, une attente. Parce qu’on l’avait choisi pour ce qu’il excitait en nous, pas pour ce qu’il était réellement. Alors, faut-il se méfier du coup de cœur ? Non, pas forcément. Mais il faut apprendre à l’interroger. Un coup de cœur peut être juste, il peut être la première forme d’un regard sensible, mais il faut savoir le passer au crible. Se demander : Qu’est-ce qui m’attire exactement ? Est-ce un vrai mouvement, profond, stable ou juste une singularité séduisante ? Est-ce que je projette sur cet arbre quelque chose ou est-ce que je le vois vraiment ?

Et c’est bien parfois du fantasme. On s’enflamme, on veut faire vite, faire bien. On veut en trouver un aujourd’hui de toute façon. Et, dans cette urgence, on oublie de regarder l’arbre pour ce qu’il est vraiment. Ses défauts profonds, ses limites structurelles. On oublie que certains arbres sont pleins de charme mais vides de potentiel pour en faire des bonsai.


L’œil du professionnel

Ce que le débutant ressent comme un frisson, le professionnel l’analyse. Non pas parce qu’il est froid ou désenchanté, mais parce que son regard a été éduqué. Il a appris, au fil des années, à voir au-delà des apparences. Là où l’œil neuf perçoit une émotion, l’œil averti cherche une structure. Là où l’on dit “il a quelque chose”, le pro cherche ce que ce quelque chose recouvre vraiment. Il regarde la base, la ligne de tronc, l’ancrage des racines. La taille des feuilles ou des aiguilles, le rythme des entre-nœuds. Il évalue ce que l’arbre permettra, ou ne permettra pas. Ce regard-là, ce regard capable de voir ce qui ne se voit pas encore, c’est cela qu’il faut cultiver. Pas pour étouffer le cœur mais pour l’éclairer.

Alors pour nous aider à faire notre choix, le professionnel intervient et désigne un arbre qu’on n’aurait sûrement jamais remarqué sans lui. Pas le plus haut, pas le plus vieux. Pas le plus spectaculaire non plus. Moins fou, mais plus juste. Pas flamboyant, mais équilibré. “Pas de défaut majeur”, “des bases solides”, “un bon potentiel”… il nous le présente avec sérieux et conviction. Ses bases sont saines, son tronc est bien dessiné. Son nebari commence à parler, les branches sont à leur place. Il y a là une sorte de promesse tranquille. Ce n’est pas une star non, mais c’est un arbre qu’on pourra accompagner longtemps et de qui on pourra apprendre.

Mais on le regarde avec politesse, on écoute d’une oreille. Parce qu’on sent bien que ce n’est pas lui qu’on veut. Il ne nous fait pas vibrer, pas pareil. On ne le veut pas, il ne nous attire pas, il ne nous bouleverse pas. Alors on hoche la tête, on acquiesce… et on revient vers le premier. Justement parce qu’on choisit un être vivant et pas un baladeur mp3, on veut du chaud, de la passion, sentir que quelque chose se passe en nous ! Mais la raison, elle, parfois, voit juste. Car elle sait aussi que certaines choses ne parlent qu’avec le temps. Et c’est cet arbre moins émouvant que, très souvent, il faudrait choisir, parce que ce qu’il offre est plus vrai, plus viable.

Ce petit désaccord, presque anodin, dit déjà tout. Le professionnel voit ce que nous ne voyons pas encore. Il voit ce que notre cœur refuse : les défauts de structure, les faiblesses invisibles, les impasses de construction, la technicité et le travail qu’il reste à faire. Il voit le chemin, pas seulement le “maintenant”. Et il sait, parfois à regret, que ce qu’on appelle “coup de cœur” est un autre nom pour dire illusion… 


Le vrai piège : le manque de projection

Ce que l’on voit, quand on débute, c’est un arbre. Ici, maintenant. Une silhouette qui nous plaît, une allure un peu particulière, un pot mignon. On s’imagine déjà l’avoir chez soi, on l’imagine sur une étagère, sur une table, dans le jardin. Et c’est tout. Mais ce que l’on ne voit pas, ou pas encore, c’est que cet arbre ne restera pas comme ça. Car un bonsai n’est pas une image figée. Il va pousser, réagir, changer. Son bois va vieillir, ses blessures vont se refermer… ou non. Ses branches vont grossir, ses racines aussi. Sa silhouette va évoluer, lentement, mais sûrement. Et tout ce que l’on croyait charmant ou avec du caractère va s’accentuer avec le temps.

Et ce qui passe pour original aujourd’hui deviendra, bien souvent, un problème demain. Une branche un peu raide ? Elle va s’amplifier. Un tronc cylindrique ? Il ne s’affinera pas. Une racine qui chevauche une autre ? Elle s’épaissira, prendra le dessus, ruinera l’équilibre du nebari. Une grosse plaie mal travaillée ? Elle restera là, ouverte, visible. Une inversion de conicité ? Elle ne se corrigera pas par miracle. Et pourtant, on l’aime pour ce qu’il montre là, dans le présent. On ne se demande pas ce que cela deviendra. On ne se doute pas que les défauts s’aggraveront. On ne sait pas forcément qu’un bonsai, ça se construit sur plusieurs dizaines d’années.

Et c’est là que réside le vrai piège, dans cette absence de projection. Dans cette sorte de naïveté du regard qui ne sait pas encore ce qu’il faut voir. Car un arbre, pour devenir un bonsai, a besoin de bases solides et d’une structure saine. D’un tronc bien formé, d’un enracinement stable, d’une conicité naturelle, d’un rythme de branches équilibré. Tout cela ne saute pas aux yeux au début, on ne sait pas encore que cela ne s’invente pas après coup, mais un défaut de tronc ne se corrige pas, ou très peu, et cela va poser problème. Pas tout de suite, mais dans trois, huit, dix ans.


Quel est le secret alors ?

Parfois, très souvent même, ce n’est pas l’arbre qui nous attire d’emblée qui devient notre plus beau bonsai. C’est celui celui qu’on a pris un peu à reculons, avec la raison, parce qu’on savait qu’on apprendrait avec lui. Parce qu’il fallait bien choisir, on était venu pour ça après tout. Parce qu’il était équilibré, sans défauts criants. Parce qu’un pro nous a dit “celui-là, c’est une bonne base, une valeur sûre”. Et on a fini par accepter de le regarder autrement et de repartir avec. Pas avec passion, non, plutôt avec retenue.

Ces arbres-là, souvent, on les choisit parce qu’ils sont bien construits, parce qu’ils ne posent pas de problème majeur, et parce qu’ils laissent de l’espace pour apprendre. On les installe, sans exaltation particulière, on les arrose, on les observe, sans attente démesurée. On ne projette rien de fou, et c’est très bien ainsi. Car ces arbres qu’on n’a pas contraints, pas projetés, pas forcés, deviennent parfois les plus beaux. Lentement, silencieusement, discrètement. Parce qu’ils ont eu le temps, parce qu’on leur a laissé ce temps. Et un jour, sans qu’on s’y attende, ils nous touchent. Vraiment.

Souvent, on étouffe ce qu’on aime trop, on précipite, on n’écoute plus. Alors que l’arbre qu’on laisse vivre, qu’on oublie un peu, prend le temps de faire son chemin. Parfois, le bonsai qu’il nous fallait n’était pas celui qui nous a fait vibrer tout de suite mais celui qui s’est accordé à nous dans la durée. Et celui qui a grandi avec nous, sans nous éblouir, un jour, nous saute aux yeux comme une évidence paisible.

Ce jour-là, on le choisit une deuxième fois, mais différemment. Non plus pour des fantasmes ou des projections, mais pour ce qu’il est devenu. Et ce qu’il a révélé de nous, en chemin. Ce calme qu’il a instauré, cette patience qu’il a exigée. Et l’on se rend compte qu’on n’aurait jamais eu cet arbre-là si on avait cédé à l’urgence du coup de cœur. 


Choisir, presque un art à part entière

Mais parfois aussi, l’élan du cœur vise juste, malgré tout. Il y a des arbres qu’on a aimés d’emblée, follement. On a roulé des centaines de kilomètres pour aller les chercher. On a supplié pour qu’ils nous soient réservés. On en a oublié de manger, de dormir, de fonctionner. Et ces arbres-là, parfois, sont devenus les plus beaux. Pas tous, bien sûr, mais certains. Mon plus bel arbre m’a fait faire 800Km en une journée enceinte de 8 mois et sans comprendre un mot de Catalan ! Il n’a jamais été regretté une seconde. Il faut donc aussi apprendre à se faire confiance.

Car tous les coups de cœur ne sont pas des erreurs de regard. Certains naissent d’un vrai frisson, mais aussi d’une vraie justesse. Parce qu’on a vu quelque chose, qu’on a su le voir. Parce que ce qu’on a aimé n’était pas seulement séduisant, mais aussi construit, solide, prometteur. Ce n’est pas la passion qui nous trompe, c’est le manque de discernement. Or parfois, ce qui nous bouleverse, c’est aussi ce qui est juste.

Il arrive que l’intuition et l’expérience se rejoignent, et que l’émotion soit le signe d’un regard affûté. Il faut dire aussi qu’un arbre déjà bien formé, bien construit, peut provoquer un coup de cœur immédiat. Il a cette évidence tranquille, cette force silencieuse. Un tronc juste, une structure équilibrée, une présence forte. Ce n’est pas de l’excitation, c’est de la reconnaissance. Cette reconnaissance demande bien souvent de l’expérience.

Dans ces moments-là, oui, il faut oser suivre l’élan du cœur, ne pas s’en méfier systématiquement. Il y a des arbres qui appellent à nous avec une intensité vraie, parce qu’ils nous correspondent, à ce moment précis de notre parcours. Et ceux-là, il serait dommage de les ignorer. Car choisir un bonsai, c’est aussi apprendre à écouter le regard, la raison, l’émotion. Les trois à la fois.

Parfois aussi, malgré tout, on s’est emballé pour une impasse, ni plus ni moins. On a voulu trop vite, trop fort et on n’a pas regardé le bonsai pour ce qu’il était, plutôt pour ce qu’on voulait qu’il devienne, et il a fini oublié sur une étagère, dans le meilleur des cas, avec cette petite gêne qu’on ressent aussi après certains élans humains, quand l’autre n’est pas celui qu’on avait rêvé.

C’est étonnant d’ailleurs comme c’est souvent semblable à nos relations humaines. Il y a des gens qu’on aime tout de suite, pour leur force, leur indépendance, leur extravagance, leur franc-parler. Et puis, à la longue, c’est exactement ce qu’on finit par leur reprocher. On voudrait qu’ils soient plus doux, plus proches, plus prévisibles, moins francs, plus stables… On les taille, on les modèle. On veut qu’ils deviennent ce qu’on avait projeté, une version déformée de notre désir. 

Aimer un bonsai, c’est déjà un engagement. Mais le choisir, c’est un acte de clairvoyance et c’est tout un art. Alors, faut-il suivre son coup de cœur ? Faut-il écouter la raison ? Est-ce qu’on a le droit d’acheter un arbre juste parce qu’il nous plaît ? Est-ce qu’on est obligés d’en prendre un “avec de l’avenir” ? Et après tout, est-ce qu’on peut vraiment savoir ce qui nous plaît dans un arbre ? Ce qui compte, ce n’est pas juste ce qu’on ressent, c’est ce que l’arbre permettra, ce qu’il autorisera. Un tronc fendu peut être magnifique… ou ingérable. Une belle mousse peut cacher un nebari pourri. Un feuillage dense peut trahir un manque de lumière, de trop petites feuilles, une faiblesse interne. Un mouvement spectaculaire peut être une impasse technique.


Le choix éclairé

C’est bien beau tout ça me direz-vous mais alors, comment on fait ? Concrètement, quand on est là, devant les arbres, lequel on choisit ?

Il faut apprendre à regarder et il faut apprendre à voir la santé. Une ramure homogène, des bourgeons en attente, une écorce sans moisissures ou champignons, des branches en bonne santé. Un substrat spécialisé aussi, adapté, bien aéré, sans mauvaises surprises. Il faut également apprendre à voir la structure. Est-elle lisible ? Est-ce qu’il y a une face évidente, un mouvement clair, un schéma directeur que l’on pourra suivre ? Ou est-ce que tout semble confus, bricolé, déséquilibré ?

Il faut regarder. Vraiment. Observer les entre-nœuds, la conicité, la vigueur, l’état des racines, la santé générale de l’arbre. Se demander si la face choisie est la bonne, s’il y en en d’autres. Si les branches sont bien placées, si la ligature rattrapera tel ou tel défaut de construction. Si l’essence convient à notre climat, à notre niveau de pratique, à notre patience.

Regarder le nebari, cette base racinaire à la surface du sol doit être stable, bien répartie, ancrée. Regarder la conicité du tronc, est-ce qu’il s’affine naturellement ou est-ce qu’il est cylindrique de bout en bout ? Evaluer l’état de santé, feuilles et aiguilles brillantes, ni molles ni trop petites, pas de branches mortes cachées à l’intérieur, pas d’attaques d’insectes. Regarder enfin la ramification, commence-t-elle à se former ou faut-il tout construire ? Si tel est le cas, en sera-t-on simplement capable ? 

Parce qu’en fait, il faut surtout apprendre à se voir soi-même. A évaluer honnêtement ce que l’on est capable de faire et ce que l’on saura accompagner… ou non. A évaluer ce que l’on n’est pas encore prêt à comprendre. Car choisir un bonsai, c’est aussi se choisir un chemin de travail, un niveau de difficulté, un rythme de travail. Et, parfois, c’est savoir évaluer le mur qu’on va se prendre si l’on a visé trop haut ou si l’on va trop vite.


13 repères concrets pour bien choisir

Le choix d’un bonsai, c’est un acte de regard. Et un regard, ça s’éduque, c’est la vraie bonne nouvelle. Il y a des repères fiables, des pièges à éviter, des questions à se poser. Non pour transformer la rencontre en contrôle technique, mais pour apprendre à voir autrement.

– Tout commence par le tronc

C’est le seul élément qu’on ne pourra pas ou très difficilement changer. On peut greffer des branches, créer une ramification, améliorer un nebari… mais on ne redessine pas un tronc, jamais vraiment. Alors il faut qu’il ait du potentiel, une conicité naturelle, une courbe intéressante, un mouvement harmonieux. Cylindrique, raide, sans mouvement ? Ce sera toujours une limite. Mieux vaut un jeune tronc juste qu’un gros tronc décevant et irrécupérable.

– On regarde ensuite le nebari

La base racinaire, cette émergence à la surface du sol, doit être stable, étalée, bien répartie. Saine. Pas de grosses racines qui se chevauchent, pas de creux béants, pas de déséquilibre flagrant ou de pourriture visible. Un bon nebari donne au futur bonsai son assise, sa présence au sol, sa crédibilité. Sa viabilité aussi.

– Viennent alors la structure et la vigueur

Les branches sont-elles bien placées ? Y a-t-il un apex clair, une première branche cohérente ? L’arbre est-il sain, vigoureux, bien cultivé ? Feuilles brillantes, entre-nœuds raisonnables, pas de branche sèche cachée dans le feuillage ? Un arbre fatigué, même bien formé, sera difficile à relancer si l’on ne s’y connaît pas encore très bien. Une question également souvent oubliée : a-t-il eu de l’engrais récemment ? Cette année ? Si la réponse est non, mieux vaut se méfier. 

– On ne coche pas une liste d’envies

En démarrant, on le fait tous, on collectionne. On veut un bonsai de chaque espèce. Vous n’avez pas besoin d’avoir un exemplaire de chaque espèce parce que ça disperse et parce que ça complique l’apprentissage. Mieux vaut commencer par une, deux ou trois variétés, que l’on choisit bien, que l’on comprend, que l’on peut accompagner, puis, au fur et à mesure que l’on progresse, se faire plaisir avec de nouvelles essences. L’inverse est souvent moins juste.

– On se méfie des dimensions

Contrairement à ce que beaucoup pensent de prime abord, plus l’arbre et son pot sont petits, plus la culture est technique et délicate et plus le bonsai demandera de soins et de connaissances. Un arbre de 15cm ne pardonne rien. Il sèche vite, bourgeonne parfois peu, demande une attention constante. Pour débuter, les arbres entre 30 et 50cm environ sont souvent les meilleurs compagnons : assez de vigueur, assez de matière, une culture plus lisible, un pot plus grand.

– On évite les très vieux bonsai

Même si vous en rêvez, même si vous voulez “un vrai bonsai”, ces arbres ont de la valeur, bien sûr, mais aussi des besoins très pointus. Ils sont souvent bien moins vigoureux avec l’âge, porteurs d’un travail long, qu’il faudra savoir continuer. Ce n’est pas à la portée d’un débutant, et ce n’est pas grave, c’est dans l’ordre des choses. Un jeune bonsai bien construit à la base vous apprendra probablement mille fois plus. 

– On choisit une essence adaptée

Pas seulement adaptée au bonsai en général, mais à votre climat, à votre mode de vie, à votre jardin. Un érable, un orme de Chine, un genévrier ou un troène réagissent bien à la culture, pardonnent les erreurs et poussent vite. Ce sont des arbres qui permettent d’apprendre sans punitions trop catégoriques en cas d’erreur. Il faut quand même choisir une espèce qui soit également adaptée à votre jardin, son niveau d’ensoleillement ou de vent, et à vos capacités d’arrosage.

– On ne saute pas sur le premier arbre venu

Il nous arrive à tous de faire une fixette sur telle ou telle essence d’arbre et d’en vouloir à tout prix un exemplaire… quel qu’il soit du moment qu’on l’a rapidement. C’est tentant. On en voit un “pas trop mal” et on fonce. Bien souvent, on achète se faisant des arbres plutôt moyens, qu’on n’aurait sûrement même pas achetés s’ils avaient été d’une autre espèce. Il est important d’apprendre à attendre, de chercher oui, mais d’attendre le bon. Celui qui réunira tous les critères, pas juste celui de la variété désirée.

– On fuit les structures illogiques

Autant que possible. Courbes surprenantes, tronc planté comme un piquet, branches plus grosses que le tronc, plaies très visibles… Ces défauts attirent l’œil mais bloquent l’avenir de l’arbre. Ce n’est pas du caractère, c’est une impasse. Souvenez-vous que ce qui attire l’œil n’est pas forcément une qualité, c’est souvent juste une différence !

– On ne choisit pas en ligne

Ou alors avec un œil très averti. Une photo ne dit pas la vérité d’un arbre et elle masque autant qu’elle montre. Elle ne donne ni le volume, ni la conicité, ni la prestance. Elle écrase même. Un arbre se touche, se tourne, se sent. Il faut voir l’envers, sentir sa vigueur réelle. En 2D, il est très compliqué de bien percevoir les proportions et les éventuels défauts, à moins d’un regard très habitué à l’exercice. D’autre part, les photos sont prises à un instant T et ne sont pas un gage de ce que l’arbre est devenu depuis. Si vous craquez quand même, choisissez un arbre dont vous avez les photos des quatre faces afin de bien voir les mouvements du tronc en 3D. Si vous n’avez pas ça ou si, sur les photos, on ne peut pas voir à travers l’arbre et deviner tout son squelette (tronc, implantation des branches), le risque de mauvaise surprise est grand… très grand.

– On préfère un professionnel

On n’achète pas en jardinerie et encore moins dans un rayon de grande surface. Et pas sur un coup de tête non plus. On accueille un être vivant dont il faudra s’occuper tous les jours pendant des années. Pas plus qu’on ne met un chiot ou un chaton dans son chariot, un bonsai ne s’achète pas de cette façon. Il est important de se rendre chez quelqu’un qui connaît ses arbres, les soigne lui-même tous les jours, connaît leur état, leur passif. Quelqu’un qui peut vous expliquer, vous conseiller, vous dire pourquoi tel arbre n’est pas pour vous, et peut-être vous orienter vers un autre. Ce regard-là, ce partage-là se monnaye, certes, mais il vous fera éviter beaucoup d’écueils.

– On lui fait confiance (mais pas à l’aveugle)

Faites confiance au professionnel, mais restez à l’écoute de ce que vous ressentez aussi, sans aveuglement. Ne prenez pas un arbre “parce qu’il vous l’a dit” mais prenez-le parce qu’il vous semble juste, à vous, à ce moment-là. Et si vous hésitez, attendez, revenez ! C’est très difficile à faire quand on s’est “programmés” à acheter aujourd’hui, à revenir à la maison avec un bonsai, mais c’est important de savoir faire un pas en arrière aussi.

– On commence simple

Pas spectaculaire mais juste. Un arbre vigoureux, avec un tronc cohérent, des branches bien placées. Un arbre que vous aimerez peut-être plus tard, mais que vous serez capable de cultiver, de comprendre. Un arbre qui vous formera et qui, un jour, deviendra beau aussi grâce à vous.


L’arbre imparfait, et alors ?

Il faut apprendre à bien choisir un arbre, oui. A voir juste, à éviter les pièges, à ne pas gâcher ni son temps ni son argent. Mais il faut aussi apprendre à ne pas avoir trop peur de se tromper, à ne pas se paralyser devant l’étendue du choix. Car on ne cherche pas tous la même chose en bonsai. Et ce qu’un professionnel voit comme un défaut, un amateur peut le vivre comme un charme et en être éternellement ravi. Ce que l’œil aguerri rejette parfois avec certitude, un regard neuf peut l’aimer sans raison. Et c’est très bien ainsi.

Tous les arbres ne sont pas destinés à finir à la Kokufu, et ce n’est pas un problème, encore heureux. Pas plus qu’on n’aime que des gens beaux et minces, on n’aime pas tous les arbres pour leur perfection. On peut les aimer aussi pour leur étrangeté, leur maladresse, leur bizarrerie. Pour la façon qu’ils ont de tenir debout malgré tout. Pour les souvenirs qu’ils portent, ou les histoires qu’ils nous racontent.

On n’a pas tous envie d’exposer. On n’a pas tous envie de collectionner des pièces rares dont la valeur morale et financière peut être source d’angoisse. On n’a pas tous envie d’entrer dans les critères japonais non plus. Certains veulent simplement apprendre, tâtonner, faire pousser quelque chose. S’émerveiller, se faire plaisir, offrir un bonsai à un proche, ou juste se sentir bien en arrosant cet arbre matin et soir, en étant relié à lui.

On se trompera parfois, c’est inévitable, et ce n’est pas grave. C’est même souvent comme ça qu’on apprend. On choisira un arbre avec des défauts majeurs, sans le savoir. On en aimera un autre qu’on n’aurait jamais dû acheter sur le papier. On s’attachera à un petit tronc raide, à une courbe douteuse, à un arbre bancal et sans avenir. Et peut-être qu’on le regrettera, peut-être qu’on s’en séparera, un jour. Mais peut-être aussi qu’on l’aimera longtemps, contre toute attente, et qu’un jour, il y aura un déclic. Une évidence, une compréhension, une forme de maturité. Alors on regardera et on choisira autrement. Et c’est précisément cet arbre-là, celui qu’on avait mal choisi, qui nous aura appris à mieux choisir les suivants.

On peut apprendre, tester, recommencer. Et même garder son tout premier arbre, tordu, maladroit, qu’on n’a pas su construire, comme un témoin de ses débuts, et peut-être de son attachement. Il y a des arbres splendides, prometteurs, cohérents, et puis il y a les autres. Ceux qu’on choisit un peu au hasard, parce qu’ils nous plaisent, parce qu’ils nous intriguent, parce qu’ils ne ressemblent à rien mais qu’on y revient quand même. Des arbres avec trop de défauts, pas assez de structure, une vigueur moyenne. Des arbres qui ne sortiront jamais un concours. Et alors ?

Le bonsai n’est pas une compétition. On n’a pas à choisir un arbre pour plaire aux autres, on peut aussi le choisir pour soi-même. Parce qu’on le trouve joli, parce qu’on a envie d’essayer. Parce qu’on apprend souvent plus avec un échec qu’avec un arbre parfait.

Il faut bien sûr faire attention à ne pas jeter son argent par les fenêtres. Il est inutile (et dommage) de payer un arbre mille euros si l’on ne sait pas encore s’en occuper convenablement. Mais à part ça ? On peut se tromper. On peut apprendre. On peut même aimer un arbre objectivement moche, sans avenir, et s’en occuper tous les jours avec tendresse. Car le vrai critère, au fond, ce n’est pas que ce que l’arbre pourra devenir dans vingt ans, c’est aussi ce qu’il nous donne maintenant. Du plaisir, de l’envie, un rendez-vous régulier avec quelque chose qui nous fait grandir intérieurement.

Il n’y a pas de bonsai idéal, il n’y a que des arbres qui trouvent leur place auprès de quelqu’un, un jour, quelque part. Il ne faut pas que l’œil professionnel devienne un couperet. Il ne faut pas qu’il écrase la joie, qu’il fasse taire l’élan. Ce n’est pas grave d’aimer un arbre imparfait. Ce n’est pas grave de le choisir “mal”. Ce n’est pas grave de ne pas viser la perfection non plus. Ce qui compte, c’est ce qu’on vit avec lui, ce qu’il nous apprend, ce qu’il réveille en nous.

Alors oui, bien choisir, c’est mieux. Savoir observer, éviter certains pièges, viser des bases solides… tout cela est important. Mais il faut aussi se rappeler que le bonsai n’est pas un concours permanent. C’est une pratique, une relation. Un chemin sur la durée. Et chacun y vient avec ses attentes, ses envies, ses moyens. Et c’est très bien comme ça.


Choisir un bonsai, c’est se choisir un chemin

Choisir un bonsai, c’est choisir une relation. Et toutes les relations ne commencent pas par un coup de foudre, surtout celles qui durent. On croit parfois qu’il s’agit de trouver le bon arbre, le bon tronc, la bonne forme, la bonne essence, la bonne face, mais il n’y a pas de bonsai idéal, pas plus qu’il n’y a de vie idéale. Il y a des rencontres. Des élans parfois justes, parfois maladroits. Des choix posés sur l’instant, avec plus ou moins de lucidité, plus ou moins d’intuition. Il y a des arbres qui nous résistent, d’autres qui nous portent. Il y a des erreurs fécondes, des évidences discrètes. Il y a ce que l’on croyait vouloir et ce que l’on découvre, plus tard, qu’il nous fallait vraiment.

Comme en amour finalement, un bonsai ne se choisit pas une fois, il se re-choisit chaque jour. En l’arrosant, en le taillant, en l’accompagnant. Il nous apprend à voir, à patienter, à changer de regard. Il nous enseigne l’écoute et la constance. Et parfois, il nous réconcilie avec nos erreurs.

Alors oui, il faut apprendre à bien regarder, à ne pas confondre défaut et caractère, éclat et avenir, coup de cœur et illusion. Il faut se former, affûter son œil, connaître les bases. Mais il faut aussi se rappeler que l’on n’apprend pas seulement par la théorie. On apprend par l’expérience, par les ratés, par les attachements imprévus. Et un arbre mal choisi peut devenir un maître exigeant pour mieux choisir les prochains.


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