Et si on arrêtait de construire les branches des feuillus comme celles des pins ?

Un de mes chevaux de bataille, auprès de mes élèves en atelier ou en club notamment, c’est cette manie de construire les branches des bonsai feuillus à la façon d’un épicéa ou d’un pin de haute montagne chargé par la neige. Une bataille contre les habitudes, les idées reçues, les automatismes esthétiques qui finissent par dessécher l’émotion. Le bonsai, c’est tout sauf une routine ou une recette. C’est vivant, donc mouvant.

Depuis les débuts du bonsai en Europe, une image s’est incrustée dans notre imaginaire comme un modèle indépassable : celle du vieux pin japonais, majestueux, rugueux, au tronc noueux et aux branches tombantes, marquées par les décennies de neige et de vent. Ce pin vénérable, souvent photographié dans les livres des années 80 ou 90, est devenu l’icône du bonsai. Pire encore, il en est devenu la norme. Et cette norme s’est imposée partout dans le monde, au point d’influencer la construction des bonsai européens, toutes essences confondues. Un charme ? Un hêtre ? Un érable ? On les forme avec des branches descendantes, étagées comme un conifère. On leur impose un feuillage compact, un casque figé. Et tant pis si la nature ne fonctionne pas comme ça, il faut rentrer dans l’idéal japonais.


Une esthétique dépassée

Cette vision rigide trahit une profonde méconnaissance des arbres eux-mêmes. Il suffit de sortir marcher en forêt pour voir que les feuillus en plaine, en forêt, en ville, poussent autrement. Leurs branches s’élèvent, rêvent de lumière, de tutoyer le ciel. Elles ne sont pas alourdies par la neige, comme celles des conifères de haute montagne. Elles s’élancent dans une dynamique souple, aérienne, parfois même un peu anarchique, et c’est précisément là que réside leur beauté.

Le problème, ce n’est bien sûr pas d’aimer les vieux pins japonais iconiques, un peu figés dans le temps mais porteurs d’une émotion forte. Peut-être parce que ces vieux pins nous rassurent, comme une odeur de notre enfance ou les retrouvailles avec un vieil ami. Le problème est plutôt de vouloir les reproduire à l’identique sur chaque arbre, inlassablement. D’y plaquer un archétype sans écouter l’essence, la structure naturelle, la poésie propre à chaque espèce.


L’influence du Japon, sans la nuance

Ce malentendu trouve ses racines dans l’admiration, légitime, qu’a suscitée l’art du bonsai japonais. Pendant longtemps, peu d’images filtraient de l’autre continent. Les bonsaika européens découvraient quelques photos, quelques silhouettes, au compte-goutte, sans toujours avoir accès aux contextes, aux explications, aux nuances. Et sur ces bases fragmentaires, ils ont construit leurs propres règles, sans en comprendre véritablement le sens originel.

Mais au Japon, les choses sont, et ont toujours été, plus complexes. Il existe bien des styles, des écoles, des esthétiques différentes. Même si l’on a souvent mis en avant les pins imposants, les formes très codifiées, il y a toujours eu des nuances que nous n’avons jamais vraiment su traduire. Pendant longtemps, on y a aussi reproduit les arbres à l’identique, toutes espèces confondues, avec rigueur mais parfois une certaine standardisation. Aujourd’hui pourtant, un mouvement plus libre, plus sensible, plus à l’écoute émerge. Même au Japon, les dogmes se fissurent, le carcan se desserre. La tradition reste forte, mais elle dialogue de plus en plus avec l’arbre, son espèce, son port naturel, son histoire. On n’impose plus systématiquement, on compose, on écoute.


Retrouver le sens du vivant

Alors laissons les branches s’élever et attachons-nous à construire les branches des bonsai feuillus en fonction de leurs structures naturelles. Laissons les arbres parler leur propre langage. Refusons de les déguiser pour les faire entrer dans une norme venue d’ailleurs et pas tout à fait comprise. Un bonsai, ce n’est pas une silhouette imposée, c’est une co-création entre l’arbre, le temps et la main du bonsaika.

Et comme le disait si bien le regretté Thierry Font, l’un des premiers en France à défendre un bonsai plus naturel : Si tu veux faire des branches de pin, alors travaille un pin, pas un charme”. Ce n’était pas une provocation mais une invitation. A ouvrir les yeux, à observer les forêts qui nous entourent, à retrouver une sincérité dans notre pratique. Parce qu’un bonsai ne devrait jamais être une caricature, mais plutôt un hommage à la nature.


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